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[Les entretiens d'Esteval] Emmnanuel Pascart

L'intrapreneuriat pour remettre l'entreprise sur le chemin de la croissance

Entretien avec Emmanuel Pascart, auteur d’Intrapreneurs, le réveil de la force dans l’entreprise, chez Afnor Editions

Armé d’une formation initiale pluridisciplinaire (philosophie, commerce, ingénierie), Emmanuel Pascart, 45 ans,  un intrapreneur dont la spécialité est le lancement et le développement d’activités commerciales et business unit dans l’industrie et les secteurs  de la supply-chain depuis 20 ans. Il est habité par cette curiosité qui permet de bien comprendre un environnement complexe et de développer une vision. Auteur du livre Intrapreneurs, le réveil de la force dans l’entreprise, paru  début Septembre chez Afnor Editions, il nous livre ici ses principales observations et convictions sur les différentes facettes de l’intrapreneuriat et sur le contexte dans lequel il peut être déployé aujourd’hui. Par ailleurs, en faisant référence à la saga Star Wars qui se perpétue depuis plus de quarante ans et qui constitue par conséquent un pont idéal entre les quatre générations actuellement actives professionnellement, Il nous propose un itinéraire pour permettre à l’entreprise de retrouver le chemin de la croissance.

Vous expliquez dans votre ouvrage que les intrapreneurs et les entrepreneurs ont deux types de personnalités différentes. Qu’est-ce qui les différencie ?

Dans un premier temps, il faut préciser que l’entrepreneur n’a pas nécessairement l’image mercantile qu’on veut lui donner. Il n’est pas non plus l’autoentrepreneur qui représente désormais deux tiers des créations d’entreprise en France, la micro-entreprise étant trop souvent une solution alternative, combinée au chômage partiel. L’entrepreneur est un bâtisseur d’entreprise. Sa démarche est un engagement fort, teinté d’indépendance, qui revêt un risque économique réel pour lui-même.

Qu’en est-il des intrapreneurs ?

Les intrapreneurs ont un profil différent du fait sans doute d’un parcours et d’une histoire distincte. Issus des écoles de commerce et d’ingénieur, ils ont misé très tôt et autrement sur la curiosité, la préparation et l’exploration. Cette ouverture d’esprit rend ces phénotypes à part. Je pense par exemple à ce diplômé de Sciences-Po qui était par ailleurs prestidigitateur à ses heures perdues. Tous les intrapreneurs que je rencontre, moi y compris, ont ce désir de créer, voire de transformer l’entreprise en mobilisant une vision sur le long terme. Ils savent lire les signaux faibles et comprennent parfaitement les tendances auxquelles l’entreprise est soumise. Cela engendre une volonté de faire évoluer la proposition de valeur. Il y a aussi de plus en plus d’intrapreneurs qui deviennent entrepreneurs. L’inverse parait plus difficile … (temps d’hésitation) sauf peut-être pour Steve Jobs (sourire). Entrepreneur, il a dû quitter son entreprise avant d’y revenir en tant qu’intrapreneur. Apple n’a pas échappé à ces réflexes d’entreprises qui, en grandissant s’enracinent dans des pratiques commerciales rigides. Les intrapreneurs sont donc utiles pour revitaliser l’entreprise. Au-delà du désir de créer ils ont en commun avec les entrepreneurs deux qualités particulièrement importantes :  l’intuition et la sérendipité.

Vous évoquez le concept de sérendipité. De quoi s’agit-il ?

J’ai coutume de dire que l’intrapreneur doit à la fois détenir une vision à 10 ans, programmer des actions à 3 ans et de manière opérationnelle être dans le présent déployer une gestion tactique en permanence pour éviter la disparition de l’entreprise, souvent confrontée à une concurrence exacerbée. La sérendipité, c’est cette aptitude humaine à gérer les aléas du quotidien, des circonstances imprévues qui peuvent avoir d’importantes conséquences sur la vie de l’entreprise. C’est un état d’esprit, une posture : ouvert, curieux, optimiste, l’intrapreneur doit être toujours prêt à rebondir, ancré dans le présent pour mieux préparer l’avenir.

Comment s’exprime cette agilité ? En quoi cette posture peut aider ?

Les intrapreneurs à succès que j’ai eu l’occasion de rencontrer lors de la préparation du livre cherchent en permanence des réponses aux questions suivantes : Qui je suis ? Comment puis-je être utile ? Autant d’interrogations qui leur permettent de mieux appréhender les phénomènes complexes qui animent nos entreprises et nos sociétés. Par définition, comme ces phénomènes sont complexes, il n’est pas possible de revenir en arrière. Il lui faut donc aller de l’avant et chercher les aspects positifs d’une situation. La sérendipité est centrale dans ce processus : l’intrapreneur doit savoir surfer sur les épreuves du quotidien et, le cas échéant, il lui faut repenser les démarches, procéder à un nouveau diagnostic du marché, identifier les clusters et les savoir-faire mobilisables. L’intrapreneur doit être prêt à prendre des risques, à mettre à l’épreuve son savoir-faire et ses expertises en fonction des aléas rencontrés. Sur le plan personnel, il fait des sacrifices, souvent considérables, sur son temps avec, parfois, le risque de devenir un bouc émissaire et de perdre sa place dans l’antre d’une organisation non préparée. C’est une véritable épopée qui doit miser sur l’intelligence collective. A la fin, il en ressort une expérience vitale pour l’entreprise, par exemple préparer la jeune génération déjà dans l’action.

Justement, quel regard portez-vous sur les plus jeunes générations ? Constituent-elles un vivier d’intrapreneurs ?

Un regard optimiste. Au travers des 3 dernières générations, notamment les « Y » et les « Z » nous voyons effectivement se dessiner des espoirs vertigineux à l’intrapreneuriat comme à l’entrepreneuriat. A l’image de Greta Thunberg, ces générations sont en quêtes de sens et sont dans l’action, ancrées dans des ruptures sociales, politiques, écologiques, technologiques. Tout ceci a été amplifié par la crise. Cette génération compte pour l’entreprise. Selon moi, au-delà de l’urgence, la force vient de cette jeunesse. C’est un transfert générationnel qui pèse sur près de 60% de la population active. Je pense aussi qu’elle est portée par la lumière pour défendre un monde meilleur. Cette quête d’éthique entrepreneuriale nécessite de faire bouger les lignes, le management ou la manière d’accompagner. Par exemple aujourd’hui la jeunesse entreprend plus que jamais. Il faut reconnaitre aux plus jeunes d’avoir compris la notion de financiarisation, ce qui est indéniablement un atout dans le contexte actuel. Néanmoins, l’horizon de leurs démarches dépasse rarement 3 ans, ce qui n’est pas adapté au déploiement d’innovations durables.

Et concernant l’intrapreneuriat ?

Les quelques programmes en cours forment des « bébés intrapreneurs » qui n’ont pas encore cette vocation ou l’expérience qui mène à la confiance et à la détermination. L’intrapreneur expérimenté maîtrise les rouages de l’organisation, ce qui n’est pas aisé pour une personne qui est récemment entrée dans le monde du travail. Derrière ces efforts on observe donc encore un manque de réalisme au sein des entreprises : beaucoup d’idées mais peu de résultats concrets. Pour les intrapreneurs expérimentés, l’aventure est semée d’embûches puisqu’ils ne bénéficient pas de ce tunnel de bienveillance et, pour les jeunes, ce manque de réalisme provoque de réelles démotivations, voire alimente cette défiance au monde de l’entreprise. Pourtant tout est question d’intelligence collective et de fertilisation croisée.

Vous évoquez également la dimension humaine. Comment se manifeste-t-elle ?

Il n’est question que d’aptitude et de conviction. Le monde de l’entreprise est avant tout une aventure humaine fantastique. Il est en effet important de remettre l’humain au cœur de l’équation alors que la génération qui a fait 68 a paradoxalement laissé s’installer un capitalisme exacerbé. Nous avons entrepris dans un sentiment de toute puissance, auquel il manque une dimension éthique et durable. Cela fait plusieurs décennies que des signaux faibles nous orientaient vers des solutions plus responsables mais il a fallu une crise sanitaire mondiale pour que nous commencions à les mettre en œuvre.

Que préconisez-vous ?

Créer des écosystèmes durables nécessite le retour aux circuits courts et une approche locale et frugale. Revenir au made in France, voire made in Europe est un impératif, non par chauvinisme, mais simplement par bon sens, pour qu’une dimension stratégique de long terme s’impose dans nos entreprises. Cela permettra de simplifier et de mieux gérer la chaine d’approvisionnement et les protocoles qualités associés et donc de maitriser les risques éventuels. Il faut redistribuer le pouvoir dans l’entreprise de façon plus juste pour limiter les aspects d’entre-soi politiques qui ne visent qu’à servir l’égo.  Par exemple avoir une approche durable des ressources humaines, les repositionner au cœur du réacteur –comme les gardiens du temple sacré –me semble indispensable. Certains acteurs, y compris parmi les multinationales, l’ont bien compris ! Les aspects RH sont ainsi très importants chez Google où le recrutement est particulièrement élaboré et centré sur la raison d’être de ces « allumés ». L’entreprise doit mieux s’appuyer sur les forces vives déjà présentes dans l’entreprise, sur leur savoir-faire et sur les compétences. Par exemple l’intrapreneur expérimenté est connecté à son marché et saura faire adhérer son entourage à ses choix. Il est vital de les faire vivre. L’expérience et les motivations profondes sont des aspects particulièrement importants à détecter. Le rôle des ressources humaines, entre autres, est d’identifier en leur sein ces âmes qui ne demandent qu’à prendre la lumière en « sensei » et participer à l’accompagnement de ces jeunes business makers dans le cadre de cellules et laboratoires autonomes.

Propos recueillis par Thierry Bisaga

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